14 août 2026

Je voulais juste ranger 9 000 chansons…

Exploration musicale #1

🎵 Exploration. Connexions. Émerveillement.

Je voulais simplement remettre un peu d'ordre dans 9 000 chansons. Je me suis retrouvée à explorer l'histoire de la country, les musiciens de studio des années 60, la pedal steel guitar, Johnny Cash, Keith Richards et même mon propre fonctionnement. Comme souvent, un sujet est devenu un monde.

Ou comment un tri Tidal m'a emmenée de Johnny Cash à Bakersfield, de la pedal steel aux Rolling Stones et jusqu'aux musiciens invisibles de The Wrecking Crew.

Il y a quelques jours, je me suis lancée dans un projet assez simple sur le papier : trier les quelque 9 000 titres likés sur notre compte Tidal.

La raison est toute bête : Gaspard et moi adorons la musique.

Chez moi, c'est même une histoire qui remonte à loin. Petite, j'avais envie de faire de la trompette. J'en ai fait. Une année. J'ai fait du solfège, puis j'ai arrêté sans vraiment savoir pourquoi. Il m'en reste surtout ce souvenir désagréable : devoir chanter seule devant les autres, en tremblant. J'ai demandé récemment à mon père : il ne sait plus non plus. Peut-être que je n'ai pas rencontré les bonnes personnes au bon moment, peut-être que je n'ai simplement pas eu les déclics qu'il fallait.

Mais l'envie, elle, n'est jamais vraiment partie.

Le piano m'attire depuis l'enfance et je m'y suis enfin mise. J'ai toujours adoré chanter aussi — pas que je chante particulièrement bien, j'adore juste ça.

Aujourd'hui, la musique fait partie de mon quotidien. Mon compagnon est musicien professionnel, on chante beaucoup ensemble, on joue, j'apprends le piano, on écoute énormément de musique. À la maison, en voiture, partout.

Et justement, en voiture, c'était devenu un peu absurde.

Nous avions des milliers de morceaux que nous aimions… et nous ne savions plus quoi écouter.

Tout était mélangé. Un morceau nous embarquait quelque part, le suivant nous envoyait complètement ailleurs. Un gigantesque coffre aux trésors dans lequel on ne retrouvait plus nos pépites.

Alors j'ai décidé de ranger.

Je pensais que j'allais trier des chansons.

Évidemment, ça ne s'est pas passé comme prévu.

🌙 Ranger ce que la musique me fait

J'ai commencé de la façon qui me semblait la plus naturelle : par émotion.

À fleur de peau. Tendresse. Élan. Légèreté. Manque. Clair-obscur. Hypnotique…

Des playlists qui ne disent pas tellement ce qu'est une musique, mais ce qu'elle me fait.

Ça me semblait logique puisque c'est souvent comme ça que j'écoute : je ne me dis pas forcément « tiens, j'écouterais bien du folk rock », mais plutôt « j'ai envie de quelque chose qui me fasse planer ».

Et pourtant, je n'étais pas convaincue.

J'ai fait, défait, déplacé, hésité. Aujourd'hui, je reviens d'ailleurs un peu sur mon premier jugement : ces playlists ont leur raison d'être.

Mais quelque chose me manquait.

Je voulais aussi comprendre ce que j'écoutais.

🧬 L'ADN de mes morceaux

J'ai donc commencé une deuxième couche de classement.

Cette fois, par familles musicales.

Rock alternatif, soft rock, folk rock, soul, funk, trip-hop, country, Americana, reggae, dub, musiques africaines, latino…

Et là, tout a basculé.

Parce que pour décider où ranger un morceau, il faut parfois comprendre pourquoi il sonne comme il sonne.

Quelle est la différence entre folk rock et soft rock ?
Qu'est-ce qui fait qu'un morceau est trip-hop ?
Où s'arrête la country et où commence l'Americana ?
Pourquoi ce son-là me fait immédiatement penser à tel univers ?
Et c'est quoi, d'ailleurs, cet instrument que j'entends ?

À partir du moment où je commence à demander « pourquoi ? », les ennuis commencent.

Parce qu'une réponse appelle une autre question.
Puis cinq.
Puis quinze.

En rangeant tout ça, je me suis aussi rendu compte qu'il existait encore une autre façon de classer la musique.

Les souvenirs.

Certains morceaux ne sont ni une humeur ni un genre dans ma tête. Ils sont une époque, une personne, un voyage, une fête, un moment de vie.

Quelques notes et nous voilà ailleurs.

J'ai donc aussi mes playlists-souvenirs.

Et puis les playlists qui servent à quelque chose : chanter, travailler des morceaux, danser, faire du piano, accompagner un moment particulier…

Finalement, un même morceau peut avoir plusieurs vies.

Il a un ADN.
Il provoque une émotion.
Il peut porter un souvenir.
Et il peut avoir un usage.

Je pensais construire un classement.
Je commençais en réalité à dessiner une drôle de cartographie de notre rapport à la musique.

Et puis Johnny Cash est arrivé.

🖤 Johnny Cash et les frissons

En triant mes milliers de morceaux, je suis retombée sur ses derniers enregistrements, les American Recordings.

Je connaissais Johnny Cash.
Enfin, je pensais le connaître.

Cette fois, quelque chose dans cette voix vieillissante m'a arrêtée. Une profondeur incroyable. Quelque chose de brut, de fragile et d'immense à la fois. Une musique qui ne me faisait pas simplement penser quelque chose : elle me faisait physiquement quelque chose.

Alors j'ai voulu savoir.

Je découvre ses dernières années, sa maladie, son histoire avec June Carter Cash, la mort de celle-ci quelques mois avant la sienne…

Et forcément, quand je réécoute certains morceaux après ça, ils n'ont déjà plus tout à fait la même couleur.

Alors je regarde un documentaire sur Johnny Cash. Et dans ce documentaire, j'entends Jan Howard.

Je bloque sur sa voix.
J'adore son timbre.
Ses chansons, beaucoup moins.

J'aurais parfaitement pu en rester là.
Mais mon cerveau ne semble pas avoir été livré avec cette option.

Je veux retrouver ce que cette voix me fait, mais dans une musique qui me parle davantage.

Je cherche.
Je clique.
J'écoute.

Et je tombe sur Gram Parsons et Emmylou Harris.

Révélation.
Le mélange de leurs voix, la mélancolie, cette rencontre entre country et rock…

Mais alors, c'est quoi exactement, cette musique ?

Et voilà. Il ne m'en fallait pas plus.

* * *

Gram Parsons m'emmène vers le country rock et toute une généalogie musicale dont je ne connaissais finalement presque rien.

Je découvre le Bakersfield Sound, cette country électrique et rugueuse développée loin du son plus policé de Nashville.

Et puisque savoir que Bakersfield est une ville de Californie aurait manifestement été beaucoup trop simple, je finis évidemment par m'intéresser à l'histoire de la ville elle-même.

À ce stade, rappelons-le, j'étais en train de ranger Tidal.

Et puis il y a cette sonorité qui revient.

Ce truc qui glisse, flotte, gémit, pleure presque.
La pedal steel guitar.

Nouvelle fascination.

Je découvre cet instrument complètement dingue qui se joue assis, avec une barre métallique dans une main, les cordes pincées de l'autre, des pédales sous les pieds et même des leviers actionnés avec les genoux pour modifier la hauteur des notes.

Évidemment, j'écris immédiatement à Gaspard :

« Dis, t'as déjà testé la pedal steel ? Ça doit être un truc de dingue à jouer ! »

Quelques jours auparavant, je ne savais même pas vraiment ce qu'était une pedal steel.

Maintenant, j'ai envie qu'il en joue.

Tout va bien.

* * *

Sauf que Gram Parsons était aussi proche de Keith Richards.

Donc nouvelle branche.

Keith Richards m'emmène vers les Rolling Stones.

Les Rolling Stones vers le festival d'Altamont en 1969 et la mort de Meredith Hunter pendant leur concert, sous les yeux des caméras qui filmeront Gimme Shelter.

Puis je repars vers Keith Richards lui-même.

Ses addictions. Ses arrestations. L'affaire de Toronto en 1977. L'héroïne. Les cures. La cocaïne. Son accident aux Fidji. L'alcool. Le tabac.

Et son invraisemblable capacité à survivre à tout ça.

À ce stade, je ne sais plus très bien si j'étudie l'histoire du rock ou les capacités de résistance d'un organisme particulièrement coriace.

* * *

Et puis une autre porte s'ouvre.

The Wrecking Crew.

Et là, nouveau vertige.

Je découvre ces musiciens de studio de Los Angeles qui ont participé à une quantité folle d'enregistrements des années 60 et du début des années 70.

Des chansons que je connais.
Des artistes que je connais.
Des sons que j'ai entendus parfois depuis toujours.

Mais derrière eux apparaissent soudain d'autres visages : Carol Kaye, Hal Blaine, Tommy Tedesco, Glen Campbell…

Et quelque chose change encore dans ma façon d'écouter.

Une chanson n'est plus simplement la chanson de tel artiste.

Derrière elle, il y a des musiciens de studio, des producteurs, des arrangeurs, des rencontres. Des gens dont je ne connaissais parfois même pas le nom et dont j'avais pourtant entendu le travail des centaines de fois.

The Wrecking Crew devient alors exactement le genre de chose que mon cerveau adore :

un énorme nœud qui relie entre elles des choses que je croyais séparées.

Plus je découvre, moins les morceaux sont seuls.

🌳 Un sujet devient un monde

Et là, je reconnais quelque chose.

Parce que je connais très bien cette sensation.

Je l'ai eue avec les BD.
Je l'ai eue avec les nuages.
Je l'ai eue avec la nature, notamment lorsque je travaillais sur mon mémoire de guide nature.

Quelque chose m'accroche.

Je regarde d'un peu plus près.

Je découvre une première couche.
Cette couche en révèle une autre.
Puis apparaissent des liens.

Et soudain, le sujet devient un monde.

C'est grisant.

Et c'est là aussi que mon fonctionnement TDAH montre son côté un peu moins pratique : quand je tombe là-dedans, j'ai énormément de mal à m'arrêter.

Je commence tôt le matin.
Je trie. J'écoute. Je lis. Je cherche.

J'ai faim, mais manger m'ennuie parce qu'il faudrait interrompre ce que je suis en train de faire.

Et même la nuit, ça continue. Je me réveille avec un « pourquoi ? », un « comment ? », une nouvelle piste à explorer. Et j'ai un mal fou à laisser la question tranquille : soit je cherche la réponse immédiatement, soit je la note pour ne surtout pas la perdre.

C'est la fameuse pensée en arborescence dans toute sa splendeur… avec son copain l'hyperfocus.

Passionnant.
Mais mon bouton OFF aurait parfois besoin d'un petit entretien.

* * *

Et pourtant, je comprends pourquoi j'aime tellement ça.

Parce qu'apprendre transforme ma perception des choses.

Quand j'ai commencé à apprendre les nuages, le ciel a changé.

Il n'y avait soudain plus « des nuages ». Il y avait des formes, des phénomènes, des mouvements, des histoires atmosphériques que je pouvais commencer à lire.

Et quand je dis que je me suis intéressée aux nuages, évidemment, je ne me suis pas contentée d'apprendre à distinguer un cumulus d'un cirrus.

Il a fallu comprendre la physique qui sous-tend les phénomènes atmosphériques : pourquoi un nuage se forme, comment l'air monte, se refroidit, condense, pourquoi certaines formes apparaissent et d'autres non.

Puis il y a eu ce fabuleux livre de la Cloud Appreciation Society, au titre merveilleusement onirique : Le Guide du chasseur de nuages.

Je l'ai tellement aimé que je l'ai offert ensuite à une amie très chère.

Et là encore, les branches sont parties dans tous les sens.

Il y avait les anecdotes de pilotes et les phénomènes étranges observés dans le ciel.

Mais aussi la mythologie, la culture, l'art et la poésie autour des nuages.

Parce que je n'ai visiblement pas seulement envie de savoir ce qu'est une chose.

J'ai envie de comprendre comment elle fonctionne, d'où elle vient, les histoires qu'on raconte autour d'elle, ce que les humains en ont fait et ce qu'elle leur a fait ressentir.

Et surtout, après ça, le ciel n'était plus le même.

À l'époque, j'étais en manque de nature dans mon quotidien.

Et pourtant, je me suis mise à prendre un plaisir fou à marcher dans le quartier Gare du Nord à Bruxelles pour aller travailler.

En pleine ville.

Parce que désormais, je faisais le trajet la tête dans les nuages.

Je regardais le ciel.
Je reconnaissais des formes, j'essayais de comprendre ce qui était en train de s'y passer.

Là où il n'y avait auparavant qu'un ciel au-dessus de mon trajet vers le boulot, il y avait soudain tout un paysage mouvant à observer.

Et je crois que c'est exactement pour ça que j'aime autant apprendre.

La connaissance ne remplit pas seulement ma tête. Elle agrandit le monde autour de moi.

Un nuage n'était plus simplement un nuage.

Et maintenant, une chanson n'est plus simplement une chanson.

Plus j'en découvre les instruments, les courants, les lieux et les histoires, plus ce que j'entends devient riche.

Derrière un son apparaissent une époque, une ville, un instrument. Et surtout, des gens.

Des musiciens qui se sont rencontrés, aimés, influencés, engueulés, parfois perdus. Des musiciens de studio restés dans l'ombre. Des histoires de transmission, de hasard, de deuil, d'amitié, d'excès ou de génie.

Il y a désormais des visages derrière les sons.

Et quand je réécoute ensuite un morceau, il n'est plus exactement le même.

C'est exactement ça que j'aime dans la découverte.

Elle ne consiste pas seulement à accumuler des connaissances.

Elle enrichit le regard et le cœur.

Elle ajoute des couches au monde.

Et apparemment, elle enrichit aussi l'oreille.

Alors oui.

Je voulais juste ranger 9 000 chansons.

Elles ne sont toujours pas toutes rangées.

Mais derrière elles, je suis en train de découvrir tout un monde.

Et finalement, elles ne seront peut-être jamais toutes rangées. Mais vu tout ce que je découvre en chemin, je crois que je peux vivre avec ça.

15 mai 2026

Si je t'écris...

Vincent Zabus & Denis Bodart • Dupuis, 2026

⭐⭐⭐⭐☆
Atmosphérique. Mélancolique. Poétique.

Une bande dessinée qui révèle toute sa richesse après la lecture. Derrière une histoire d'enfance teintée de fantastique, Vincent Zabus et Denis Bodart explorent avec beaucoup de délicatesse la mémoire, le deuil et les traces que le passé laisse en chacun de nous. Une œuvre dont l'émotion agit lentement mais durablement.

Ma rencontre avec Si je t’écris...

Si je t’écris... m'a laissé une impression assez étrange : je n'ai pas été totalement convaincue pendant la lecture… et pourtant la BD est restée avec moi plusieurs heures après, au point de la relire dès le lendemain matin et d'y revenir encore une troisième fois en la feuilletant.

Le dessin de Bodart joue énormément dans cette sensation. Le trait a quelque chose du croquis vivant, presque du carnet de souvenirs colorisé, avec une très belle gestion des couleurs. Cela crée une vraie projection dans l'enfance, dans les sensations plus que dans le réalisme. Certaines planches dégagent une douceur mélancolique très réussie.

J'ai été moins touchée par le début du récit et par la représentation de la famille d'Antoine, que j'ai trouvée un peu caricaturale par moments, presque « famille modèle » de façade, là où le reste de la BD paraît plus subtil émotionnellement. Même chose pour certaines répliques de sa femme qui m'ont semblé un peu forcées.

Je m'attendais aussi à une histoire beaucoup plus centrée sur la sorcière, alors qu'elle sert finalement davantage de point de bascule symbolique que de véritable sujet. Et c'est sans doute ce qui fait la force discrète du livre : derrière le fantastique, il est surtout question de mémoire, d'enfance, de ce qu'on emporte avec soi en grandissant, et d'une forme de réconciliation intérieure.

Ce n'est pas une BD qui m'a bouleversée immédiatement, mais une lecture sensible et atmosphérique qui continue à travailler doucement après coup.

Attends-moi

Jean-Philippe Peyraud & Corbeyran • Delcourt, 2024

⭐⭐⭐☆☆
Sensible. Humaniste. Mélancolique.

 
Une bande dessinée délicate qui aborde avec finesse le deuil, la solitude et le lâcher-prise. Portée par un dessin superbe et un récit tout en retenue, elle touche davantage sur le moment qu'elle ne s'ancre durablement dans la mémoire du lecteur.

Ma rencontre avec Attends-moi

Attends-moi aborde avec beaucoup de finesse plusieurs thèmes très contemporains : le deuil, la solitude, la catastrophe nucléaire, la vieillesse, les secondes chances, ou encore le lâcher-prise. J'ai trouvé le scénario plutôt beau et bien construit, notamment dans sa manière d'éviter les facilités émotionnelles. La question du chien perdu est particulièrement réussie : le récit ne cherche pas à “réparer” artificiellement le manque, mais à accepter que les êtres continuent parfois leur route ailleurs. La fin, autour du lâcher-prise, est sobre et touchante.

J'ai aussi apprécié la fluidité de lecture et le soin apporté aux ambiances. le dessin est objectivement très beau, avec un vrai sens du cadrage, des lumières et des atmosphères.

Mais paradoxalement, malgré le plaisir pris pendant la lecture, la BD m'a laissé moins de traces une fois refermée. Là où certaines oeuvres continuent à vivre dans mon imaginaire, ici j'ai eu davantage l'impression d'avoir “vu” une histoire que d'avoir réellement habité un monde.

Je comprends après coup que cela vient peut-être du style graphique lui-même : très travaillé, très cinématographique, parfois presque proche de la photographie colorisée dans son rendu. C'est superbe visuellement, mais cela laisse moins de place à la projection intérieure et à l'imaginaire du lecteur.

Une lecture sensible, intelligente et agréable, mais qui m'a davantage touchée sur le moment qu'en profondeur durable.

20 mars 2026

Les jardins Divari

Carole Briard & Lucas • Des Ronds dans l'O

★★½☆☆
Poétique. Foisonnant. Déséquilibré.

Un album visuellement splendide dont l'univers foisonnant séduit immédiatement. Malgré la beauté des illustrations et la délicatesse du propos, le lien entre texte et image peine parfois à s'imposer, laissant une impression d'harmonie incomplète.

Ma rencontre avec Les Jardins d'Avari

Le dessin des Jardins Divari est absolument magnifique. Un univers foisonnant, poétique, porté par des couleurs riches et vibrantes qui créent une véritable atmosphère. S'il impressionne par sa richesse, il s'inscrit aussi dans une esthétique déjà bien connue de l'album illustré contemporain. Mais quelque chose ne fonctionne pas complètement entre le texte et limage.

Le dessin semble parfois exister pour lui-même, sans être réellement au service du récit, et le texte, de son côté, n'exploite pas pleinement la richesse visuelle proposée. L'idée de Ludwig, sourd, qui découvre les instruments par le toucher et la vibration est très belle, mais elle reste un peu plate narrativement. On comprend le message écouter avec le coeur sans toujours le ressentir.

Cela dit, l'album reste un très bel objet, porté par une esthétique forte et une intention sensible, même si lensemble aurait gagné à être plus étroitement tissé entre texte et image.

19 mars 2026

Je suis leur silence

Jordi Lafebre • Dargaud, 2023

★★★½☆
Lumineux. Humaniste. Vivant.

Un récit porté par une énergie communicative et une profonde tendresse pour ses personnages. Derrière sa légèreté apparente, Jordi Lafebre explore avec finesse l'identité, la fragilité et cette liberté qui permet parfois de se réinventer.

Ma rencontre avec Je suis leur silence

À ma première lecture en 2023, j'avais surtout remarqué la fraîcheur. Cette fois, j'ai vraiment été touchée.

Le dessin de Jordi Lafebre est d'une vitalité incroyable : tout bouge, tout respire, les expressions, les corps, les regards. C'est hyper vivant sans jamais en faire trop.

J'aime beaucoup cette douceur légère qui touche pourtant à des choses plus complexes : la fragilité, l'identité, le désir, la liberté ou encore le sentiment de décalage.

Un album très fluide, très humain, qui fait du bien.

Quelqu'un a qui parler

Grégory Panaccione d'après Cyril Massarotto • Le Lombard, 2021

★★★⯪☆
Touchant. Humaniste. Libérateur.

Une bande dessinée chaleureuse et profondément humaine sur les regrets, les choix de vie et l'enfant que nous portons toujours en nous. Une lecture sensible qui invite à regarder son parcours avec davantage de tendresse.

Ma rencontre avec Quelqu'un à qui parler

Juste après la lecture de Je suis leur silence, le dessin de Quelqu'un à qui parler m'a d'abord un peu déroutée : le style est plus simple, moins virtuose. Ce nest pas un dessin spectaculaire, mais il reste très expressif et sert bien le rythme du récit, avec parfois de très belles planches ouvertes - certaines vues urbaines ou scènes dans la nature apportent une vraie respiration visuelle.

Très vite, on est embarqué. Il y a quelque chose de très crédible, de très humain, très contemporain aussi dans ce personnage de 35 ans un peu seul, un peu figé, qui regarde sa vie avec ses ratés ordinaires.

Et le regard de lenfant change tout : il remet du mouvement, de la tendresse, une forme de liberté. Une BD qui donne envie de se reconnecter à son enfant intérieur et de desserrer quelques chaînes.

13 févr. 2026

La Route

Manu Larcenet • Dargaud, 2024
Adaptation du roman de Cormac McCarthy

⭐⭐⭐⭐☆
Intense. Aride. Marquante.

Couverture de La Route, de Manu Larcenet
La Route impressionne par son endurance graphique et son atmosphère radicale. Un monde désolé, un suspense constant et une relation père-fils qui sert de cadre dans un univers sans repères. Une lecture intense, exigeante, peu aimable mais profondément marquante.

Analyse après lecture

Œuvre intense, dense et profondément désolante, La Route impressionne avant tout par l'endurance graphique qu'elle exige. Dessiner autant de pages de paysages vides, brûlés, presque sans matière, relève d'un geste radical, presque sacrificiel. Rien que pour cela, le travail de Larcenet force le respect.

L'ambiance est remarquable. On ressent un monde vidé de ses repères, où la survie n'a rien d'héroïque. Le récit entretient un véritable suspense, à la fois sur ce qui est arrivé au monde et sur ce qui pourrait encore advenir, mais aussi sur la transmission, la confiance et la survie morale.

On sent que le père et le fils cherchent à préserver quelque chose : une ligne invisible, une forme d'humanité. Le lecteur a le sentiment qu'ils ne franchiront jamais certaines limites tout en pressentant qu'un renversement reste toujours possible.

Les dialogues sont volontairement simples, parfois maladroits, très répétitifs. Et pourtant, cette répétition finit par s'ancrer. Elle dit quelque chose de très juste de la relation entre le père et le fils : une confiance presque aveugle, fragile, devenue le seul socle possible dans un monde effondré. C'est sans doute là que le récit est le plus touchant.

La fin laisse en suspens des choix lourds de sens. Malgré les injonctions du père à ne pas prendre de risques, l'enfant est contraint d'en prendre un. Rien n'est résolu, ni rassurant, ni désespéré. Simplement ouvert.

Je ne dirais pas que je n'ai pas pris de plaisir à cette lecture. La Route marque durablement. Mais c'est une œuvre exigeante, aride, qui ne cherche ni à consoler ni à séduire. Quant à savoir si j'aurai envie de la relire un jour, je ne saurais pas encore le dire. C'est peut-être le genre de lecture qui demande du temps pour décanter.

Nettoyage à sec

Joris Mertens • Rue de Sèvres, 2019

⭐⭐⭐⭐☆
Nocturne. Mélancolique. Cinématographique.

Une déambulation urbaine lente et contemplative portée par une atmosphère remarquable. Plus qu'une histoire, Nettoyage à sec propose une expérience sensorielle où la nuit, la pluie et la solitude deviennent les véritables personnages du récit.

Ma rencontre avec Nettoyage à sec

Nettoyage à sec ne raconte pas vraiment une histoire : on accompagne un homme dans une ville nocturne et pluvieuse, entre silences, gestes répétés et solitude.

L'auteur flamand Joris Mertens revendique une inspiration du film noir français des années 70, notamment Le Cercle Rouge, et cela se ressent dans le rythme lent, l'atmosphère, et ce Paris très cinématographique, davantage décor mental que ville réellement vécue.

Le personnage principal m'a rappelé le père dans Six Feet Under : pas vide, mais refermé, comme déjà en retrait du vivant. Une présence dense, sans véritable possibilité de transformation.

Le dessin joue énormément sur la nuit, la pluie et les lumières artificielles, renforçant cette impression de distance. Certaines planches fonctionnent presque comme des arrêts sur image, davantage destinés à être contemplés qu'à faire progresser un récit.

Une fable sombre et ironique, sans morale explicite, qui laisse le lecteur libre — et parfois un peu démuni — face à ce qu'elle montre.

12 févr. 2026

Alva dans la nuit

Aksel Studsgarth & Daniel Hansen • Glénat, 2023

⭐⭐⭐☆☆
Atmosphérique. Elliptique. Cinématographique.

Une œuvre hybride et ambitieuse qui mêle mythologie nordique, thriller fantastique et influences cinématographiques. Si la narration laisse volontairement certaines zones d'ombre, la puissance visuelle de l'ensemble et son univers singulier continuent à résonner longtemps après la lecture.

Ma rencontre avec Alva dans la nuit

Alva est une jeune voleuse acrobate qui survit en travaillant pour de petits criminels. Lors d'un cambriolage, elle libère accidentellement un être surnaturel ancien, ce qui déclenche une fuite en avant faite de poursuites, de morts, de sociétés secrètes et de rencontres avec des créatures issues d'un imaginaire mythologique nordique.

Les dessins sont souvent superbes, avec de vrais moments de silence, de paysages et de respiration. Certaines images restent longtemps en tête.

À la première lecture, je suis toutefois restée à distance des personnages : je les sens exister, mais sans m'y attacher vraiment. La narration est très elliptique et laisse volontairement des zones sans clé, ce qui peut désorienter.

Après coup, en écoutant le dessinateur parler de leur démarche, j'ai mieux compris le projet : une œuvre volontairement hybride, mêlant visages et anatomie franco-belges, ambiance nordique (hiver, neige, obscurité), mise en page et rythme inspirés des comics américains (Frank Miller, Mazzucchelli, Eisner), avec aussi une attention au « japanese spacing » pour laisser respirer les pages. Les auteurs viennent du cinéma, et cela se sent dans la construction très visuelle et cinématographique.

Comprendre ces influences éclaire les variations graphiques que j'avais perçues sans toujours en saisir la logique.

Ce n'est donc pas un rejet, mais une lecture qui demande à décanter. Je pense relire ce livre dans quelque temps, avec ces clés en tête.

28 janv. 2026

Hoka Hey !

Neyef • Rue de Sèvres, 2022

⭐⭐⭐⭐⭐
Puissant. Humaniste. Inoubliable.

Un récit d'une immense richesse humaine et narrative, porté par des personnages profondément incarnés et des paysages qui deviennent eux-mêmes des acteurs de l'histoire. Une lecture marquante qui interroge la transmission, l'identité et l'appartenance sans jamais céder à la facilité.

Ma rencontre avec Hoka Hey !

Hoka Hey ! est une BD que j'ai trouvée magnifique et profondément marquante.

Le récit est d'une grande justesse, sans didactisme ni morale plaquée. Les personnages sont complexes, jamais caricaturaux, et les trajectoires humaines sont racontées avec une vraie profondeur. Rien n'est simplifié, rien n'est expliqué à la place du lecteur.

Les dessins sont bouleversants, en particulier dans la manière dont les grands espaces et la nature sont représentés. Ils ne servent pas de décor, mais portent le récit et les histoires qui s'y inscrivent.

La dimension historique et humaine, notamment autour des peuples amérindiens, apporte une épaisseur rare : on y parle de transmission, de manipulation, de déracinement et de la difficulté de retrouver ses origines.

Je ne saurais pas dire exactement pourquoi cette lecture a résonné aussi fort en moi — peut-être le moment, peut-être la place accordée à la nature et aux histoires humaines. Mais c'est une BD qui m'a profondément touchée et qui restera longtemps avec moi.