15 mai 2026

Si je t'écris...

Vincent Zabus & Denis Bodart • Dupuis, 2026

⭐⭐⭐⭐☆
Atmosphérique. Mélancolique. Poétique.

Une bande dessinée qui révèle toute sa richesse après la lecture. Derrière une histoire d'enfance teintée de fantastique, Vincent Zabus et Denis Bodart explorent avec beaucoup de délicatesse la mémoire, le deuil et les traces que le passé laisse en chacun de nous. Une œuvre dont l'émotion agit lentement mais durablement.

Ma rencontre avec Si je t’écris...

Si je t’écris... m'a laissé une impression assez étrange : je n'ai pas été totalement convaincue pendant la lecture… et pourtant la BD est restée avec moi plusieurs heures après, au point de la relire dès le lendemain matin et d'y revenir encore une troisième fois en la feuilletant.

Le dessin de Bodart joue énormément dans cette sensation. Le trait a quelque chose du croquis vivant, presque du carnet de souvenirs colorisé, avec une très belle gestion des couleurs. Cela crée une vraie projection dans l'enfance, dans les sensations plus que dans le réalisme. Certaines planches dégagent une douceur mélancolique très réussie.

J'ai été moins touchée par le début du récit et par la représentation de la famille d'Antoine, que j'ai trouvée un peu caricaturale par moments, presque « famille modèle » de façade, là où le reste de la BD paraît plus subtil émotionnellement. Même chose pour certaines répliques de sa femme qui m'ont semblé un peu forcées.

Je m'attendais aussi à une histoire beaucoup plus centrée sur la sorcière, alors qu'elle sert finalement davantage de point de bascule symbolique que de véritable sujet. Et c'est sans doute ce qui fait la force discrète du livre : derrière le fantastique, il est surtout question de mémoire, d'enfance, de ce qu'on emporte avec soi en grandissant, et d'une forme de réconciliation intérieure.

Ce n'est pas une BD qui m'a bouleversée immédiatement, mais une lecture sensible et atmosphérique qui continue à travailler doucement après coup.

Attends-moi

Jean-Philippe Peyraud & Corbeyran • Delcourt, 2024

⭐⭐⭐☆☆
Sensible. Humaniste. Mélancolique.

 
Une bande dessinée délicate qui aborde avec finesse le deuil, la solitude et le lâcher-prise. Portée par un dessin superbe et un récit tout en retenue, elle touche davantage sur le moment qu'elle ne s'ancre durablement dans la mémoire du lecteur.

Ma rencontre avec Attends-moi

Attends-moi aborde avec beaucoup de finesse plusieurs thèmes très contemporains : le deuil, la solitude, la catastrophe nucléaire, la vieillesse, les secondes chances, ou encore le lâcher-prise. J'ai trouvé le scénario plutôt beau et bien construit, notamment dans sa manière d'éviter les facilités émotionnelles. La question du chien perdu est particulièrement réussie : le récit ne cherche pas à “réparer” artificiellement le manque, mais à accepter que les êtres continuent parfois leur route ailleurs. La fin, autour du lâcher-prise, est sobre et touchante.

J'ai aussi apprécié la fluidité de lecture et le soin apporté aux ambiances. le dessin est objectivement très beau, avec un vrai sens du cadrage, des lumières et des atmosphères.

Mais paradoxalement, malgré le plaisir pris pendant la lecture, la BD m'a laissé moins de traces une fois refermée. Là où certaines oeuvres continuent à vivre dans mon imaginaire, ici j'ai eu davantage l'impression d'avoir “vu” une histoire que d'avoir réellement habité un monde.

Je comprends après coup que cela vient peut-être du style graphique lui-même : très travaillé, très cinématographique, parfois presque proche de la photographie colorisée dans son rendu. C'est superbe visuellement, mais cela laisse moins de place à la projection intérieure et à l'imaginaire du lecteur.

Une lecture sensible, intelligente et agréable, mais qui m'a davantage touchée sur le moment qu'en profondeur durable.

20 mars 2026

Les jardins Divari

Carole Briard & Lucas • Des Ronds dans l'O

★★½☆☆
Poétique. Foisonnant. Déséquilibré.

Un album visuellement splendide dont l'univers foisonnant séduit immédiatement. Malgré la beauté des illustrations et la délicatesse du propos, le lien entre texte et image peine parfois à s'imposer, laissant une impression d'harmonie incomplète.

Ma rencontre avec Les Jardins d'Avari

Le dessin des Jardins Divari est absolument magnifique. Un univers foisonnant, poétique, porté par des couleurs riches et vibrantes qui créent une véritable atmosphère. S'il impressionne par sa richesse, il s'inscrit aussi dans une esthétique déjà bien connue de l'album illustré contemporain. Mais quelque chose ne fonctionne pas complètement entre le texte et limage.

Le dessin semble parfois exister pour lui-même, sans être réellement au service du récit, et le texte, de son côté, n'exploite pas pleinement la richesse visuelle proposée. L'idée de Ludwig, sourd, qui découvre les instruments par le toucher et la vibration est très belle, mais elle reste un peu plate narrativement. On comprend le message écouter avec le coeur sans toujours le ressentir.

Cela dit, l'album reste un très bel objet, porté par une esthétique forte et une intention sensible, même si lensemble aurait gagné à être plus étroitement tissé entre texte et image.

19 mars 2026

Je suis leur silence

Jordi Lafebre • Dargaud, 2023

★★★½☆
Lumineux. Humaniste. Vivant.

Un récit porté par une énergie communicative et une profonde tendresse pour ses personnages. Derrière sa légèreté apparente, Jordi Lafebre explore avec finesse l'identité, la fragilité et cette liberté qui permet parfois de se réinventer.

Ma rencontre avec Je suis leur silence

À ma première lecture en 2023, j'avais surtout remarqué la fraîcheur. Cette fois, j'ai vraiment été touchée.

Le dessin de Jordi Lafebre est d'une vitalité incroyable : tout bouge, tout respire, les expressions, les corps, les regards. C'est hyper vivant sans jamais en faire trop.

J'aime beaucoup cette douceur légère qui touche pourtant à des choses plus complexes : la fragilité, l'identité, le désir, la liberté ou encore le sentiment de décalage.

Un album très fluide, très humain, qui fait du bien.

Quelqu'un a qui parler

Grégory Panaccione d'après Cyril Massarotto • Le Lombard, 2021

★★★⯪☆
Touchant. Humaniste. Libérateur.

Une bande dessinée chaleureuse et profondément humaine sur les regrets, les choix de vie et l'enfant que nous portons toujours en nous. Une lecture sensible qui invite à regarder son parcours avec davantage de tendresse.

Ma rencontre avec Quelqu'un à qui parler

Juste après la lecture de Je suis leur silence, le dessin de Quelqu'un à qui parler m'a d'abord un peu déroutée : le style est plus simple, moins virtuose. Ce nest pas un dessin spectaculaire, mais il reste très expressif et sert bien le rythme du récit, avec parfois de très belles planches ouvertes - certaines vues urbaines ou scènes dans la nature apportent une vraie respiration visuelle.

Très vite, on est embarqué. Il y a quelque chose de très crédible, de très humain, très contemporain aussi dans ce personnage de 35 ans un peu seul, un peu figé, qui regarde sa vie avec ses ratés ordinaires.

Et le regard de lenfant change tout : il remet du mouvement, de la tendresse, une forme de liberté. Une BD qui donne envie de se reconnecter à son enfant intérieur et de desserrer quelques chaînes.

13 févr. 2026

La Route

Manu Larcenet • Dargaud, 2024
Adaptation du roman de Cormac McCarthy

⭐⭐⭐⭐☆
Intense. Aride. Marquante.

Couverture de La Route, de Manu Larcenet
La Route impressionne par son endurance graphique et son atmosphère radicale. Un monde désolé, un suspense constant et une relation père-fils qui sert de cadre dans un univers sans repères. Une lecture intense, exigeante, peu aimable mais profondément marquante.

Analyse après lecture

Œuvre intense, dense et profondément désolante, La Route impressionne avant tout par l'endurance graphique qu'elle exige. Dessiner autant de pages de paysages vides, brûlés, presque sans matière, relève d'un geste radical, presque sacrificiel. Rien que pour cela, le travail de Larcenet force le respect.

L'ambiance est remarquable. On ressent un monde vidé de ses repères, où la survie n'a rien d'héroïque. Le récit entretient un véritable suspense, à la fois sur ce qui est arrivé au monde et sur ce qui pourrait encore advenir, mais aussi sur la transmission, la confiance et la survie morale.

On sent que le père et le fils cherchent à préserver quelque chose : une ligne invisible, une forme d'humanité. Le lecteur a le sentiment qu'ils ne franchiront jamais certaines limites tout en pressentant qu'un renversement reste toujours possible.

Les dialogues sont volontairement simples, parfois maladroits, très répétitifs. Et pourtant, cette répétition finit par s'ancrer. Elle dit quelque chose de très juste de la relation entre le père et le fils : une confiance presque aveugle, fragile, devenue le seul socle possible dans un monde effondré. C'est sans doute là que le récit est le plus touchant.

La fin laisse en suspens des choix lourds de sens. Malgré les injonctions du père à ne pas prendre de risques, l'enfant est contraint d'en prendre un. Rien n'est résolu, ni rassurant, ni désespéré. Simplement ouvert.

Je ne dirais pas que je n'ai pas pris de plaisir à cette lecture. La Route marque durablement. Mais c'est une œuvre exigeante, aride, qui ne cherche ni à consoler ni à séduire. Quant à savoir si j'aurai envie de la relire un jour, je ne saurais pas encore le dire. C'est peut-être le genre de lecture qui demande du temps pour décanter.

Nettoyage à sec

Joris Mertens • Rue de Sèvres, 2019

⭐⭐⭐⭐☆
Nocturne. Mélancolique. Cinématographique.

Une déambulation urbaine lente et contemplative portée par une atmosphère remarquable. Plus qu'une histoire, Nettoyage à sec propose une expérience sensorielle où la nuit, la pluie et la solitude deviennent les véritables personnages du récit.

Ma rencontre avec Nettoyage à sec

Nettoyage à sec ne raconte pas vraiment une histoire : on accompagne un homme dans une ville nocturne et pluvieuse, entre silences, gestes répétés et solitude.

L'auteur flamand Joris Mertens revendique une inspiration du film noir français des années 70, notamment Le Cercle Rouge, et cela se ressent dans le rythme lent, l'atmosphère, et ce Paris très cinématographique, davantage décor mental que ville réellement vécue.

Le personnage principal m'a rappelé le père dans Six Feet Under : pas vide, mais refermé, comme déjà en retrait du vivant. Une présence dense, sans véritable possibilité de transformation.

Le dessin joue énormément sur la nuit, la pluie et les lumières artificielles, renforçant cette impression de distance. Certaines planches fonctionnent presque comme des arrêts sur image, davantage destinés à être contemplés qu'à faire progresser un récit.

Une fable sombre et ironique, sans morale explicite, qui laisse le lecteur libre — et parfois un peu démuni — face à ce qu'elle montre.

12 févr. 2026

Alva dans la nuit

Aksel Studsgarth & Daniel Hansen • Glénat, 2023

⭐⭐⭐☆☆
Atmosphérique. Elliptique. Cinématographique.

Une œuvre hybride et ambitieuse qui mêle mythologie nordique, thriller fantastique et influences cinématographiques. Si la narration laisse volontairement certaines zones d'ombre, la puissance visuelle de l'ensemble et son univers singulier continuent à résonner longtemps après la lecture.

Ma rencontre avec Alva dans la nuit

Alva est une jeune voleuse acrobate qui survit en travaillant pour de petits criminels. Lors d'un cambriolage, elle libère accidentellement un être surnaturel ancien, ce qui déclenche une fuite en avant faite de poursuites, de morts, de sociétés secrètes et de rencontres avec des créatures issues d'un imaginaire mythologique nordique.

Les dessins sont souvent superbes, avec de vrais moments de silence, de paysages et de respiration. Certaines images restent longtemps en tête.

À la première lecture, je suis toutefois restée à distance des personnages : je les sens exister, mais sans m'y attacher vraiment. La narration est très elliptique et laisse volontairement des zones sans clé, ce qui peut désorienter.

Après coup, en écoutant le dessinateur parler de leur démarche, j'ai mieux compris le projet : une œuvre volontairement hybride, mêlant visages et anatomie franco-belges, ambiance nordique (hiver, neige, obscurité), mise en page et rythme inspirés des comics américains (Frank Miller, Mazzucchelli, Eisner), avec aussi une attention au « japanese spacing » pour laisser respirer les pages. Les auteurs viennent du cinéma, et cela se sent dans la construction très visuelle et cinématographique.

Comprendre ces influences éclaire les variations graphiques que j'avais perçues sans toujours en saisir la logique.

Ce n'est donc pas un rejet, mais une lecture qui demande à décanter. Je pense relire ce livre dans quelque temps, avec ces clés en tête.

28 janv. 2026

Hoka Hey !

Neyef • Rue de Sèvres, 2022

⭐⭐⭐⭐⭐
Puissant. Humaniste. Inoubliable.

Un récit d'une immense richesse humaine et narrative, porté par des personnages profondément incarnés et des paysages qui deviennent eux-mêmes des acteurs de l'histoire. Une lecture marquante qui interroge la transmission, l'identité et l'appartenance sans jamais céder à la facilité.

Ma rencontre avec Hoka Hey !

Hoka Hey ! est une BD que j'ai trouvée magnifique et profondément marquante.

Le récit est d'une grande justesse, sans didactisme ni morale plaquée. Les personnages sont complexes, jamais caricaturaux, et les trajectoires humaines sont racontées avec une vraie profondeur. Rien n'est simplifié, rien n'est expliqué à la place du lecteur.

Les dessins sont bouleversants, en particulier dans la manière dont les grands espaces et la nature sont représentés. Ils ne servent pas de décor, mais portent le récit et les histoires qui s'y inscrivent.

La dimension historique et humaine, notamment autour des peuples amérindiens, apporte une épaisseur rare : on y parle de transmission, de manipulation, de déracinement et de la difficulté de retrouver ses origines.

Je ne saurais pas dire exactement pourquoi cette lecture a résonné aussi fort en moi — peut-être le moment, peut-être la place accordée à la nature et aux histoires humaines. Mais c'est une BD qui m'a profondément touchée et qui restera longtemps avec moi.

26 janv. 2026

Moon River

Fabcaro • 6 Pieds sous Terre, 2021

★★★½☆
Absurde. Libérateur. Réconfortant.

Sous ses airs de polar absurde et complètement déjanté, Moon River rappelle avec beaucoup d'humour que nous passons une bonne partie de notre temps à nous compliquer l'existence. Une lecture légère, salutaire et étonnamment apaisante.

Ma rencontre avec Moon River

Une BD absurde, un peu nonsense, parfois déroutante.

Et justement : elle me rappelle qu'on se prend souvent beaucoup trop au sérieux. Qu'on n'a pas besoin d'être brillant, cohérent ou performant tout le temps.

On peut être bancal, imparfait, contradictoire même... et ça va.

Celle-ci ne m'a pas frappée : elle m'a soulagée.