14 août 2026

Je voulais juste ranger 9 000 chansons…

Exploration musicale #1

🎵 Exploration. Connexions. Émerveillement.

Je voulais simplement remettre un peu d'ordre dans 9 000 chansons. Je me suis retrouvée à explorer l'histoire de la country, les musiciens de studio des années 60, la pedal steel guitar, Johnny Cash, Keith Richards et même mon propre fonctionnement. Comme souvent, un sujet est devenu un monde.

Ou comment un tri Tidal m'a emmenée de Johnny Cash à Bakersfield, de la pedal steel aux Rolling Stones et jusqu'aux musiciens invisibles de The Wrecking Crew.

Il y a quelques jours, je me suis lancée dans un projet assez simple sur le papier : trier les quelque 9 000 titres likés sur notre compte Tidal.

La raison est toute bête : Gaspard et moi adorons la musique.

Chez moi, c'est même une histoire qui remonte à loin. Petite, j'avais envie de faire de la trompette. J'en ai fait. Une année. J'ai fait du solfège, puis j'ai arrêté sans vraiment savoir pourquoi. Il m'en reste surtout ce souvenir désagréable : devoir chanter seule devant les autres, en tremblant. J'ai demandé récemment à mon père : il ne sait plus non plus. Peut-être que je n'ai pas rencontré les bonnes personnes au bon moment, peut-être que je n'ai simplement pas eu les déclics qu'il fallait.

Mais l'envie, elle, n'est jamais vraiment partie.

Le piano m'attire depuis l'enfance et je m'y suis enfin mise. J'ai toujours adoré chanter aussi — pas que je chante particulièrement bien, j'adore juste ça.

Aujourd'hui, la musique fait partie de mon quotidien. Mon compagnon est musicien professionnel, on chante beaucoup ensemble, on joue, j'apprends le piano, on écoute énormément de musique. À la maison, en voiture, partout.

Et justement, en voiture, c'était devenu un peu absurde.

Nous avions des milliers de morceaux que nous aimions… et nous ne savions plus quoi écouter.

Tout était mélangé. Un morceau nous embarquait quelque part, le suivant nous envoyait complètement ailleurs. Un gigantesque coffre aux trésors dans lequel on ne retrouvait plus nos pépites.

Alors j'ai décidé de ranger.

Je pensais que j'allais trier des chansons.

Évidemment, ça ne s'est pas passé comme prévu.

🌙 Ranger ce que la musique me fait

J'ai commencé de la façon qui me semblait la plus naturelle : par émotion.

À fleur de peau. Tendresse. Élan. Légèreté. Manque. Clair-obscur. Hypnotique…

Des playlists qui ne disent pas tellement ce qu'est une musique, mais ce qu'elle me fait.

Ça me semblait logique puisque c'est souvent comme ça que j'écoute : je ne me dis pas forcément « tiens, j'écouterais bien du folk rock », mais plutôt « j'ai envie de quelque chose qui me fasse planer ».

Et pourtant, je n'étais pas convaincue.

J'ai fait, défait, déplacé, hésité. Aujourd'hui, je reviens d'ailleurs un peu sur mon premier jugement : ces playlists ont leur raison d'être.

Mais quelque chose me manquait.

Je voulais aussi comprendre ce que j'écoutais.

🧬 L'ADN de mes morceaux

J'ai donc commencé une deuxième couche de classement.

Cette fois, par familles musicales.

Rock alternatif, soft rock, folk rock, soul, funk, trip-hop, country, Americana, reggae, dub, musiques africaines, latino…

Et là, tout a basculé.

Parce que pour décider où ranger un morceau, il faut parfois comprendre pourquoi il sonne comme il sonne.

Quelle est la différence entre folk rock et soft rock ?
Qu'est-ce qui fait qu'un morceau est trip-hop ?
Où s'arrête la country et où commence l'Americana ?
Pourquoi ce son-là me fait immédiatement penser à tel univers ?
Et c'est quoi, d'ailleurs, cet instrument que j'entends ?

À partir du moment où je commence à demander « pourquoi ? », les ennuis commencent.

Parce qu'une réponse appelle une autre question.
Puis cinq.
Puis quinze.

En rangeant tout ça, je me suis aussi rendu compte qu'il existait encore une autre façon de classer la musique.

Les souvenirs.

Certains morceaux ne sont ni une humeur ni un genre dans ma tête. Ils sont une époque, une personne, un voyage, une fête, un moment de vie.

Quelques notes et nous voilà ailleurs.

J'ai donc aussi mes playlists-souvenirs.

Et puis les playlists qui servent à quelque chose : chanter, travailler des morceaux, danser, faire du piano, accompagner un moment particulier…

Finalement, un même morceau peut avoir plusieurs vies.

Il a un ADN.
Il provoque une émotion.
Il peut porter un souvenir.
Et il peut avoir un usage.

Je pensais construire un classement.
Je commençais en réalité à dessiner une drôle de cartographie de notre rapport à la musique.

Et puis Johnny Cash est arrivé.

🖤 Johnny Cash et les frissons

En triant mes milliers de morceaux, je suis retombée sur ses derniers enregistrements, les American Recordings.

Je connaissais Johnny Cash.
Enfin, je pensais le connaître.

Cette fois, quelque chose dans cette voix vieillissante m'a arrêtée. Une profondeur incroyable. Quelque chose de brut, de fragile et d'immense à la fois. Une musique qui ne me faisait pas simplement penser quelque chose : elle me faisait physiquement quelque chose.

Alors j'ai voulu savoir.

Je découvre ses dernières années, sa maladie, son histoire avec June Carter Cash, la mort de celle-ci quelques mois avant la sienne…

Et forcément, quand je réécoute certains morceaux après ça, ils n'ont déjà plus tout à fait la même couleur.

Alors je regarde un documentaire sur Johnny Cash. Et dans ce documentaire, j'entends Jan Howard.

Je bloque sur sa voix.
J'adore son timbre.
Ses chansons, beaucoup moins.

J'aurais parfaitement pu en rester là.
Mais mon cerveau ne semble pas avoir été livré avec cette option.

Je veux retrouver ce que cette voix me fait, mais dans une musique qui me parle davantage.

Je cherche.
Je clique.
J'écoute.

Et je tombe sur Gram Parsons et Emmylou Harris.

Révélation.
Le mélange de leurs voix, la mélancolie, cette rencontre entre country et rock…

Mais alors, c'est quoi exactement, cette musique ?

Et voilà. Il ne m'en fallait pas plus.

* * *

Gram Parsons m'emmène vers le country rock et toute une généalogie musicale dont je ne connaissais finalement presque rien.

Je découvre le Bakersfield Sound, cette country électrique et rugueuse développée loin du son plus policé de Nashville.

Et puisque savoir que Bakersfield est une ville de Californie aurait manifestement été beaucoup trop simple, je finis évidemment par m'intéresser à l'histoire de la ville elle-même.

À ce stade, rappelons-le, j'étais en train de ranger Tidal.

Et puis il y a cette sonorité qui revient.

Ce truc qui glisse, flotte, gémit, pleure presque.
La pedal steel guitar.

Nouvelle fascination.

Je découvre cet instrument complètement dingue qui se joue assis, avec une barre métallique dans une main, les cordes pincées de l'autre, des pédales sous les pieds et même des leviers actionnés avec les genoux pour modifier la hauteur des notes.

Évidemment, j'écris immédiatement à Gaspard :

« Dis, t'as déjà testé la pedal steel ? Ça doit être un truc de dingue à jouer ! »

Quelques jours auparavant, je ne savais même pas vraiment ce qu'était une pedal steel.

Maintenant, j'ai envie qu'il en joue.

Tout va bien.

* * *

Sauf que Gram Parsons était aussi proche de Keith Richards.

Donc nouvelle branche.

Keith Richards m'emmène vers les Rolling Stones.

Les Rolling Stones vers le festival d'Altamont en 1969 et la mort de Meredith Hunter pendant leur concert, sous les yeux des caméras qui filmeront Gimme Shelter.

Puis je repars vers Keith Richards lui-même.

Ses addictions. Ses arrestations. L'affaire de Toronto en 1977. L'héroïne. Les cures. La cocaïne. Son accident aux Fidji. L'alcool. Le tabac.

Et son invraisemblable capacité à survivre à tout ça.

À ce stade, je ne sais plus très bien si j'étudie l'histoire du rock ou les capacités de résistance d'un organisme particulièrement coriace.

* * *

Et puis une autre porte s'ouvre.

The Wrecking Crew.

Et là, nouveau vertige.

Je découvre ces musiciens de studio de Los Angeles qui ont participé à une quantité folle d'enregistrements des années 60 et du début des années 70.

Des chansons que je connais.
Des artistes que je connais.
Des sons que j'ai entendus parfois depuis toujours.

Mais derrière eux apparaissent soudain d'autres visages : Carol Kaye, Hal Blaine, Tommy Tedesco, Glen Campbell…

Et quelque chose change encore dans ma façon d'écouter.

Une chanson n'est plus simplement la chanson de tel artiste.

Derrière elle, il y a des musiciens de studio, des producteurs, des arrangeurs, des rencontres. Des gens dont je ne connaissais parfois même pas le nom et dont j'avais pourtant entendu le travail des centaines de fois.

The Wrecking Crew devient alors exactement le genre de chose que mon cerveau adore :

un énorme nœud qui relie entre elles des choses que je croyais séparées.

Plus je découvre, moins les morceaux sont seuls.

🌳 Un sujet devient un monde

Et là, je reconnais quelque chose.

Parce que je connais très bien cette sensation.

Je l'ai eue avec les BD.
Je l'ai eue avec les nuages.
Je l'ai eue avec la nature, notamment lorsque je travaillais sur mon mémoire de guide nature.

Quelque chose m'accroche.

Je regarde d'un peu plus près.

Je découvre une première couche.
Cette couche en révèle une autre.
Puis apparaissent des liens.

Et soudain, le sujet devient un monde.

C'est grisant.

Et c'est là aussi que mon fonctionnement TDAH montre son côté un peu moins pratique : quand je tombe là-dedans, j'ai énormément de mal à m'arrêter.

Je commence tôt le matin.
Je trie. J'écoute. Je lis. Je cherche.

J'ai faim, mais manger m'ennuie parce qu'il faudrait interrompre ce que je suis en train de faire.

Et même la nuit, ça continue. Je me réveille avec un « pourquoi ? », un « comment ? », une nouvelle piste à explorer. Et j'ai un mal fou à laisser la question tranquille : soit je cherche la réponse immédiatement, soit je la note pour ne surtout pas la perdre.

C'est la fameuse pensée en arborescence dans toute sa splendeur… avec son copain l'hyperfocus.

Passionnant.
Mais mon bouton OFF aurait parfois besoin d'un petit entretien.

* * *

Et pourtant, je comprends pourquoi j'aime tellement ça.

Parce qu'apprendre transforme ma perception des choses.

Quand j'ai commencé à apprendre les nuages, le ciel a changé.

Il n'y avait soudain plus « des nuages ». Il y avait des formes, des phénomènes, des mouvements, des histoires atmosphériques que je pouvais commencer à lire.

Et quand je dis que je me suis intéressée aux nuages, évidemment, je ne me suis pas contentée d'apprendre à distinguer un cumulus d'un cirrus.

Il a fallu comprendre la physique qui sous-tend les phénomènes atmosphériques : pourquoi un nuage se forme, comment l'air monte, se refroidit, condense, pourquoi certaines formes apparaissent et d'autres non.

Puis il y a eu ce fabuleux livre de la Cloud Appreciation Society, au titre merveilleusement onirique : Le Guide du chasseur de nuages.

Je l'ai tellement aimé que je l'ai offert ensuite à une amie très chère.

Et là encore, les branches sont parties dans tous les sens.

Il y avait les anecdotes de pilotes et les phénomènes étranges observés dans le ciel.

Mais aussi la mythologie, la culture, l'art et la poésie autour des nuages.

Parce que je n'ai visiblement pas seulement envie de savoir ce qu'est une chose.

J'ai envie de comprendre comment elle fonctionne, d'où elle vient, les histoires qu'on raconte autour d'elle, ce que les humains en ont fait et ce qu'elle leur a fait ressentir.

Et surtout, après ça, le ciel n'était plus le même.

À l'époque, j'étais en manque de nature dans mon quotidien.

Et pourtant, je me suis mise à prendre un plaisir fou à marcher dans le quartier Gare du Nord à Bruxelles pour aller travailler.

En pleine ville.

Parce que désormais, je faisais le trajet la tête dans les nuages.

Je regardais le ciel.
Je reconnaissais des formes, j'essayais de comprendre ce qui était en train de s'y passer.

Là où il n'y avait auparavant qu'un ciel au-dessus de mon trajet vers le boulot, il y avait soudain tout un paysage mouvant à observer.

Et je crois que c'est exactement pour ça que j'aime autant apprendre.

La connaissance ne remplit pas seulement ma tête. Elle agrandit le monde autour de moi.

Un nuage n'était plus simplement un nuage.

Et maintenant, une chanson n'est plus simplement une chanson.

Plus j'en découvre les instruments, les courants, les lieux et les histoires, plus ce que j'entends devient riche.

Derrière un son apparaissent une époque, une ville, un instrument. Et surtout, des gens.

Des musiciens qui se sont rencontrés, aimés, influencés, engueulés, parfois perdus. Des musiciens de studio restés dans l'ombre. Des histoires de transmission, de hasard, de deuil, d'amitié, d'excès ou de génie.

Il y a désormais des visages derrière les sons.

Et quand je réécoute ensuite un morceau, il n'est plus exactement le même.

C'est exactement ça que j'aime dans la découverte.

Elle ne consiste pas seulement à accumuler des connaissances.

Elle enrichit le regard et le cœur.

Elle ajoute des couches au monde.

Et apparemment, elle enrichit aussi l'oreille.

Alors oui.

Je voulais juste ranger 9 000 chansons.

Elles ne sont toujours pas toutes rangées.

Mais derrière elles, je suis en train de découvrir tout un monde.

Et finalement, elles ne seront peut-être jamais toutes rangées. Mais vu tout ce que je découvre en chemin, je crois que je peux vivre avec ça.