2 janv. 2026

À Cécile

Cécile Liben
Les CNB — cette volée d’oiseaux attentifs au vivant — ont eu le privilège de croiser une espèce rare.

Les Cercles des naturalistes de Belgique ont changé ma vie de bien des façons…

Et notamment à l’été 2015, lors de mon tout premier stage CNB.

Parmi les participants aux allures un peu loufoques que leur valait l’équipement du parfait petit naturaliste, une silhouette se détacha rapidement du lot : un minuscule bout de femme, campée sur sa canne coiffée d'une selle de vélo, prête à défier le monde. Sac à dos arrimé, chaussures de marche solides, elle s'agrippait à la rambarde, suspendue entre terre et ciel. Face à l'immensité verte, elle semblait dire : rien ne m'arrête.

Caractère bien trempé, infiniment bienveillante, mais absolument intolérante à la bêtise humaine — au point de lancer parfois ce que j’ai fini par appeler des regards de verdier. Le verdier d'Europe est un oiseau dont la zone sombre autour des yeux peut donner l’impression d’un regard noir. C’était exactement cela.

Ainsi entra dans ma vie ma chère Cécile Liben.

Le vieux pommier généreux de ton jardin fut le prétexte parfait d'une première invitation rue des Cailloux à Rixensart en octobre 2015.

Ce fut le début d’une série heureuse de longues heures de conversation, à la table de ta cuisine lumineuse — lumineuse à bien des égards — ou sur ta terrasse.

Tes pommes, cueillies cet automne-là, nous ont liées à jamais.🍎

Ma chère Cécile, par ces quelques mots, je voudrais te remercier et clamer au monde la chance que j'ai eu de partager un bout de chemin à tes côtés.

Toi, l’historienne passionnée, tu as toujours accepté de répondre à mes mille questions.

Tu es même allée rechercher, dans tes vieux manuels, des éléments pour mon mémoire de guide-nature. J’ai encore tes notes, soigneusement gardées quelque part.

Artiste aux multiples talents — aquarelle, gouache, collage, sculpture — tu étais avant tout un être vibrant de poésie.

J’ai aujourd’hui la chance d’avoir chez moi plusieurs de tes œuvres, qui habitent mon salon et portent en elles ton âme et ton souffle créatif.

Tu habitais le monde à ta façon.

En promenade, au mois d’avril, quand le soleil dessine les branches sur le bitume et donne à l’air quelque chose d'irréel, tu disais qu'il ne serait pas surprenant qu'un renard sorte du bois et se mette à nous parler.🦊

Tu prêtais des voix aux oiseaux de ton jardin, leur inventais des dialogues et des manières comme dans un conte, où chaque visite devenait une petite histoire.

Avec toi, le monde demeurait ouvert à la magie.

Sainte horreur des chats.

Et de la voisine de droite.

« Ils sont tous zinboums », disais-tu, avec cet humour sec et délicieux qui te caractérisait.

Engagée, profondément.

Tu as contribué à faire naître l'asbl Tagast à Rixensart en 2003, suite à ta rencontre avec Ismaël, ce merveilleux Touareg que j'ai moi-même rencontré dans ta cuisine le 2 janvier 2025, voilà un an jour pour jour aujourd'hui.

J'avais amené des bulles et une galette des rois. Nous avons trinqué, toi et moi, tant et tant que tes joues sont devenues si rouges que je me suis inquiétée… mais ton rire a très vite dissipé mon trouble.

On était là, tous les trois, heureux de partager ce moment, dans un élan de vitalité propre à la rencontre sincère.

Grâce à votre engagement, un village du Niger a vu naître un puits et une école. Tu lègues d’ailleurs ta maison à cette association, que je vous encourage à découvrir et à soutenir : l’aire maraîchère est encore un projet en devenir il me semble.

Femme d’un autre temps…

Enfant dans le Limbourg, on venait vous chercher à l’école pour éteindre les feux de bruyère dans les landes hennuyères. Vous tapiez dessus avec… je ne sais plus bien avec quoi, en vérité.

Mais je sais que tu y étais.

La mine — si mes souvenirs sont bons — a eu raison de ton tendre papa quand tu étais encore jeune et ta maman, mère d'une famille nombreuse, n'a pas été douce avec toi.

Hier, j'ai voulu te surprendre encore, t'embrasser et partager un peu de chaleur humaine pour l'an neuf et surtout t'écouter et te questionner, encore. Ma dernière visite remontait déjà à fin septembre et tu me manquais...

Je suis arrivée devant une maison éteinte.

Et quelques dizaines de minutes plus tard, je courais à travers les allées du cimetière de Rosières avec l'urgence au cœur de te retrouver.

Quelques minutes à peine et me voilà à genoux face à ce qui ressemble à s'y méprendre à une butte de permaculture nue, décorée d'une simple croix. J'ai alors remarqué la ligne d'arbres un rien plus loin. Est-ce un hasard que ta dépouille repose non loin d'un bouleau, cet arbre au port à la fois si graphique et poétique, hautement symbolique dans les cultures nordiques et boréales ?

C'est à 95 ans que tu tires ta révérence.

Je te l'avais dit qu'on finirait bien par confirmer ton âge et mon souvenir flou d'une conversation où tu avais évoqué que tu avais 14 ans quand la guerre éclata...

Ma chère Cécile,

je mesure la chance immense d’avoir partagé un bout de chemin à tes côtés.

Les CNB — cette volée d’oiseaux attentifs au vivant — ont eu le privilège de croiser une espèce rare.

Et pour cela, je te dis merci. Je t'aime, du plus profond de mon cœur. ✨❤️